Dans les années 70, une escort girl d'origine hollandaise du nom de Xaviera Hollander avait défrayé la chronique en publiant ses mémoires sous le titre The Happy Hooker. Une série de films érotiques avait d'ailleurs été tirée de son expérience et la dimension parfois exagérément idyllique de son témoignage avait suscité bien des débats chez les féministes abolitionnistes qui n'y avaient vu qu'une vaste mascarade. Depuis, l’expression «happy hooker» («pute heureuse») est utilisée afin de dénigrer les travailleurs du sexe qui refusent d'être qualifiés de victimes. La «pute heureuse» est ainsi l’équivalent sexualisé de l’idiot du village, la pute soit-disant trop bête pour ne pas percevoir les mécanismes de domination masculine auxquels elle se soumet. D’un côté les abolitionnistes partent du principe que le travail du sexe ne peut être consenti, qu'il est intrinsèquement un viol et décrédibilisent toute parole divergente de la leur. D’un autre, et c’est là que j’arrive à mon interrogation du jour, une partie des féministes pro-sexe prônent l’exact opposé, allant parfois jusqu’à se vautrer dans la mauvaise foi, ce qui est, à la réflexion, tout aussi problématique. 

Durant des années, et comme je vous le disais déjà dans le premier article de cette mini-série, j’ai rabâché comme un bon petit soldat les préceptes d’Annie Sprinkle qui, parmi mille autres activités, a été travailleuse du sexe durant 18 ans et l’a revendiqué comme quelque chose de «fun». Le terme «fun» est récurrent dans son discours, c'est pour cela que je me permets de l'employer. Aujourd'hui ce terme me dérange profondément, car le travail du sexe comme tout autre travail n'a pas vocation à être «fun». S'il l'est, tant mieux, mais ne perdons pas de vue que le travail du sexe est avant toute chose un travail, «sex work is work». Le travail du sexe n’est ni fantastique ni abominable et il est temps de dépasser cette dichotomie une bonne fois pour toute. Qu'il s'agisse de prostitution, de webcaming, de porno, ou de strip-tease, le travail du sexe peut comporter une dimension plaisante, des situations drôles, des instants de sororité, une jubilation dans le fait de mettre des fringues parfois improbables, une sensation de pouvoir en voyant ce qu’il est possible de faire cracher comme thune à des hommes et, cerise sur le gâteau, peut-être occasionnellement du plaisir. Mais il y a aussi des jours où le travail du sexe implique d'attendre des heures entières que l’argent tombe, de faire des choses que l’on déteste, d'avoir mal, de rentrer chez soi avec des marques, de se faire traiter comme de la merde, de craindre pour sa santé et sa sécurité. C'est aussi cela le travail du sexe, ce n'est ni le pays de Oui-Oui, ni l'ignoble «marchandisation du corps». C'est quelque part entre les deux en réalité. 

Et c’est là où personnellement je m’en veux d'avoir longtemps tenu ce discours malhonnête du «fun». Avec un certain nombre de féministes pro-sexe nous avons foncé tête baissée dans un piège qui nous a privées de toute capacité de protestation. Car puisque tout cela est censé être «fun» et source d'«empowerment», en cas de violence physique ou psychologique nous n'avons plus d'autre choix que de nous taire. Je vais vous raconter une petite anecdote qui illustre bien le problème : quand j'avais 19 ans, un réalisateur a abusé de ma confiance et a piétiné mon consentement sur un tournage. Cela s'est produit à une époque où je racontais à qui voulait l'entendre que c'était «fun» d'être pornstar (ce qui était partiellement vrai, par ailleurs). Or, par ce discours, je m'étais condamnée toute seule au silence. Si je m'étais plainte, les anti-porno auraient été trop heureux de me rétorquer qu'ils me «l'avaient bien dit», que j'étais prévenue, qu'ils avaient raison etc. Mes théories féministes pro-sexe seraient tombées à la flotte. Je me suis donc tu.

 

D’après vous pourquoi nous roulons-nous dans ce semi-mensonge ? Pourquoi taisons-nous les moments durs et ne valorisons que la dimension positive de l'affaire ? Le déni ? Un syndrome de Stockholm ? De la bêtise ? Non, rien de tout cela. Ce qui nous fait tenir ce discours, c’est la stigmatisation. Rendez-vous bien compte que quiconque se lance dans le travail du sexe, sous quelle forme que ce soit, s’apprête à affronter quotidiennement les flammes de l’enfer non pas dans sa pratique professionnelle mais dans ses relations sociales. Il n’y a rien de pire socialement parlant que d’être une travailleuse du sexe. On devient aux yeux des autres (pêle-mêle) : une salope, une victime, une fille à problème, un cas social, une ratée, une mauvaise compagne, une mauvaise mère, une mauvaise fille, une irresponsable, une inadaptée, une traîtresse à la cause féministe, une idiote utile du patriarcat, une salope (oui, je sais, je l’ai déjà dit, mais c’est vraiment ce qui revient le plus souvent)… Et encore je vous passe les généralisations autour des questions de drogue, de proxénétisme, de suspicions de traumatismes d'enfance, etc. Face à toutes ces accusations, il est plus que logique de vouloir réagir avec fierté contre ceux et celles qui veulent nous déposséder de notre capacité de discernement. Il est normal de nous défendre en prétendant que tout va bien et que c'est la fête dans nos culottes.

J’ai découvert récemment dans Libération que l’actrice et réalisatrice Anna Polina qui, au passage, se définit également comme féministe pro-sexe, m’accusait à propos de mon documentaire Pornocratie de «victimisation» et me suggérait d’aller filmer des «actrices heureuses». Elle m'a ainsi confirmé qu'en tant que féministes pro-sexe, nous ne sommes pas censées dénoncer quoique ce soit. Notre fonction n'est que de souligner les aspects positifs d'une profession. Si j’avais fait un film sur Monsanto, m'aurait-on suggéré de «filmer des agriculteurs heureux» ? Si j’avais filmé des conditions d’exploitation dégueulasses dans des usines textiles au Bangladesh, m'aurait-on dit de «filmer des couturières heureuses» ? Non, pourtant dès qu'il est question de porno, on ne peut formuler aucune critique sans que la belle et grande famille du X nous tombe dessus en brandissant un #NotAllPorn. Autre anecdote au passage : il y a quelques semaines, après avoir évoqué dans une interview le viol de l'actrice américaine Nikki Benz lors d'un tournage pour Brazzers, un acteur français s'est empressé de m'écrire que lui n'avait jamais violé personne. Comme si soudainement le fait de dénoncer un viol faisait de tous les acteurs des violeurs. J'ai failli lui offrir un cookie pour le récompenser.

Les réactions à l’interview d’Anna Polina ne se sont pas fait attendre : dans les minutes qui ont suivi la publication sur les réseaux sociaux, les internautes ont été ravis de constater que quelqu’un me contredisait, que tout allait bien Madame La Marquise, circulez y’a rien à voir et surtout rien à dénoncer. Enfin, on pouvait reprendre sa petite branlette tranquillou sans se poser trop de questions. De toute façon et pour répondre à Anna Polina, je ne suis pas sure d'avoir vraiment rencontré tant «d'actrices heureuses» que cela. Je connais des actrices «fières» - et elles peuvent l'être car beaucoup sont des combattantes. Je connais des actrices que la vie et le déterminisme social condamnaient à un boulot de merde et une faible reconnaissance qui ont eu, grâce au porno, la possibilité de voyager dans le monde entier. Je connais des actrices qui, par le fait d'être adulées par des fans, se sont réconciliées avec leur image. Je connais des actrices qui ont fait ça pour prendre leur revanche sur leur ex. J'en connais d'autres qui en ont profité pour régler des conflits avec leur milieu social d'origine et qui étaient trop contentes de choquer leurs parents ou amis. Mais je n'en ai vu aucune s'enfermer la joie au cœur dans les WC pour faire leur lavement à l'eau froide pendant que l'équipe technique s'impatiente et que l'acteur se tire la nouille pour ne pas perdre l'érection dont dépend son salaire. Car autant la plupart des scènes se passent correctement, autant certaines peuvent virer au cauchemar : consentement non respecté, tensions avec un acteur, douleur, fatigue, défécation devant tout le monde, I.S.T, humiliation (et pas forcément sexuelle)...

Et c’est là où j’estime qu’en tant que féministes pro-sexe certaines d'entre-nous avons salement déconné : en voulant lutter contre la stigmatisation, nous sommes tombées dans une caricature de nous-mêmes. En voulant combattre (à juste titre selon moi, je ne bouge pas d'un iota sur ce point) les abolitionnistes, nous avons tout fait pour construire une théorie miroir qui ne tient guère plus la route : à «la pornographie c'est le viol» nous avons répondu que nous «aimions le sexe» (c'te blague). À «la pornographie c'est l'exploitation» nous avons répondu que le porno était une grande famille bienveillante où tout le monde est copain. Au lieu de nous embourber dans le discours du «fun» et de «l'empowerment» nous aurions mieux fait de toujours rester concentrées sur le droit du travail. Ce que d'ailleurs certaines putes (comme le STRASS par exemple) n'ont jamais perdu de vue.

Aujourd'hui, en 2017, nous devons sortir de cette position manichéenne qui consiste à affirmer que le porno c'est «bien» ou «pas bien», que c'est tout blanc ou tout noir. Oui il y a de belles initiatives dans le porno, il y a des gens très sympathiques, il s'y passe parfois des choses positives et #NotAllPorn. Mais il s'y passe parfois aussi des choses franchement contestables. À une époque où l'ensemble du modèle économique de ce secteur est remanié, où des multinationales spécialisées dans les montages financiers et la génération de trafic sur internet ont pris le pouvoir sur cette industrie, où l'on voit se développer une forme d'ubérisation du sexe, où l'ultra-libéralisme y est désormais exacerbé, il serait peut-être temps que nous ré-haussions le débat un peu plus haut que notre chatte et que nous intégrions plus de critique politique dans tout cela. Le féminisme pro-sexe, s'il n'est pas encore mort, ne peut plus se contenter de dire que «le cul c'est cool» et que l'eau ça mouille.