Nomi m’avait déjà raconté son histoire. Enfin… un peu, pas totalement, il y a bien 17 ou 18 ans de cela... Je savais qu’avant d’être star du X, elle avait été professeure de danse classique. Je savais aussi qu’elle avait été séquestrée en Arabie Saoudite. Mais je ne pensais pas qu’elle finirait par en parler publiquement un jour.
Il faut dire que le sujet est délicat et les amalgames trop faciles. L’expérience de Nomi peut être trop aisément détournée, récupérée. Tous les opposants à la pornographie s’écrieront en cœur que l’expérience du travail du sexe résulte nécessairement d’un traumatisme. Certains prétendront qu’elle est entrée dans le X afin d’exorciser toute la violence subie. Je comprends qu’elle n’ait jamais voulu s’exprimer publiquement là-dessus, ç’aurait été apporter de l’eau au moulin de tous ceux et celles qui colportent une image misérabiliste de ce métier. À 48 ans dont 20 passés dans le porno, après 140 films et 800 scènes, Nomi n’a jamais renié ni cherché à minimiser son implication dans ce métier. Sans jamais tomber dans le pathos ni la quête de rédemption, elle revient aujourd’hui sur sa séquestration à travers un livre autobiographique dans lequel elle affirme qu’ « il est temps à présent d’affronter ce passé douloureux ».

« Cherche professeur pour donner cours de danse »
Isabelle (son vrai prénom, que je me permets d’utiliser car elle le fait dans son livre) a 22 ans, aucun diplôme et pas un sous en poche lorsqu’elle quitte sa Picardie natale pour s’installer à Nice. C’est dans ce contexte qu’elle répond à cette annonce : « Cherche professeur pour donner cours de danse pendant six mois à des enfants en Arabie Saoudite ». Naïve, elle ne se rend pas compte du piège qui semble se tendre pourtant dès son entretien d’embauche : « Comment imaginer que ses interrogations en cachaient d'autres ? Êtes-vous mariée ? Avez-vous des enfants ? Des parents ? D'où venez-vous ? Partiriez-vous six mois en Arabie Saoudite ? Et encore un million de demandes. Beaucoup d'autres questions pour n'en poser qu'une : avez-vous des attaches ? Traduisez : quelqu'un viendrait-il vous chercher si je vous enlevais, si je vous emprisonnais, si à l'esclavage je vous réduisais ? »
Isabelle ne se méfie pas, elle a envie d’y croire. Voyager, enseigner la danse classique à des petites princesses, vivre dans un palais, gagner de l’argent. Mais dès son arrivée à Riyad, le rêve vire au cauchemar : confiscation de son passeport, enfermement dans une petite chambre insalubre, moineau bouilli en guise de repas, interdiction de sortir à l’exception de quelques rares courses au supermarché sous la surveillance d’un garde. Et cela dure des mois, sans aucune idée du sort qui lui est réservé. Sans savoir si on va la laisser partir un jour. Sans savoir si elle va disparaître comme d’autres employé(e)s-prisonnier(e)s-esclaves dont plus personne n’ose demander de nouvelles : « Nous étions des prisonniers abandonnés, le monde avait oublié que nous avions existé. C'est ainsi que certains d'entre nous ont disparu (…) Les Algériennes qui étaient venues me parler le jour où j'avais quitté ma chambre pour la première fois, disparues… Abdel Akman, disparu… Mickaël, un de plus… (…) Dans ce centre, tout sentait la mort, je n'aurais pas discerné la senteur d'un vivant de sa putréfaction. Plus les jours passaient, plus les odeurs se mélangeaient et me devenaient inodores (…) Mickaël était un professeur de piano philippin. Il s'est lui aussi ivolatilisé sans crier gare. Personne n'a crié sur tous les toits qu'il avait disparu, il a juste été gommé, effacé, oublié comme s'il n'avait jamais été. Nul ne l'a cherché, ne l'a appelé, n'en a parlé, je ne l'ai pas fait non plus. Ces disparitions inexpliquées me faisaient craindre pour ma vie au point d'en devenir lâche. L'instinct de survie était mon seul maître et peu importe ce que la bravoure me susurrait à l'oreille, je ne voulais pas être torturée, pas tuée »
Qu’il n’y ait pas de malentendu : Isabelle est en effet là pour donner des cours de danse. Sur ce point on ne lui avait pas menti. Chaque jour, elle enfile son justaucorps en attendant qu’on l’appelle. On ne lui demande rien de plus et les geôliers ont interdiction de la toucher. Mais les mois passent et l’espoir d’un retour en France disparaît. Des représentants de l’ambassade française tenteront bien un jour, sur les demandes de sa mère, de venir jeter un œil. En vain.

« Mon corps est une arme »
Paradoxalement, c’est lors de sa séquestration que Nomi prend conscience du pouvoir, aussi infime soit-il, qu’elle peut exercer sur les hommes. C’est grâce à quelques battements de cils et quelques déhanchés qu’elle obtient, sans aucun contact physique, les faveurs de son geôlier. Des petits riens, quelques cigarettes, le droit de regarder la télévision, des choses qui lui permettent de rendre son quotidien un peu plus supportable : « Si je n'avais pas été enfermée en Arabie Saoudite, si je ne m'étais sentie aussi enferrée dans la désespérance, j'aurais ignoré que mon corps était une arme, qu'elle était même la plus affûtée et meurtrière de toutes. Ce garde était ma première victime mais je comptais en faire d'autres pour vérifier que ce pouvoir anéantissait tous les hommes et pourquoi pas les femmes… » Peut-être est-ce cette prise de conscience qui modifiera ensuite son rapport aux hommes. Sans doute est-ce aussi ce qui lui permettra de devenir « Nomi ».

Le X
La suite des aventures d’Isabelle est digne d’un film hollywoodien, je vous laisse le soin de découvrir par vous-même comment elle a réussi à se sortir de cet enfer et rentrer en France. Mais à la lecture de son texte, ce qui m’interroge de mon côté est le lien qu’elle fait entre traumatisme et porno. Isabelle avait vécu le vrai danger, il ne pouvait rien lui arriver de pire. Cette période de sa vie l’avait tuée, elle ne pouvait renaître que sous une nouvelle identité, son identité d’actrice X. Quelques photos, une expérience de gogo danseuse, puis quelques vidéos… Je me suis souvent dit que les travailleu-r-ses du sexe avaient ceci de commun avec les bonnes-sœurs : elles/ils se donnent un nouveau nom. Il s’agit de se re-baptiser et de se trouver une nouvelle communauté. Il y a quelque chose de l’ordre de la réinvention, de la re-naissance.
Nomi semble affirmer dans son livre qu’au fond, la plupart des pornstars cachent un traumatisme, une blessure, mais à aucun moment elle ne regrette ce choix professionnel. L’enfer, c’était la séquestration, pas le X. D’ailleurs elle écrit ceci à propos de ce milieu constitué « (d)e jolies filles sur de très hauts talons, d'étalons aussi, de corps d'acteurs bien bâtis de l'extérieur mais écroulés à l'intérieur » : « Ceux qui choisissent la pornographie pour vie ont l'air, pour le moins, d'en jouir, mais ne font en réalité que recouvrir une plaie de plaisir (…) j'ai compris que je venais de trouver mon peuple. »

C’est sans doute parce que Nomi a dû faire face à ce traumatisme qu’à son retour en France il s’est mis à bouillir en elle comme une furieuse urgence de vivre. Dans ce genre de situation, le qu’en dira-t-on n’a plus aucune importance, même si ce choix de carrière peut constituer un véritable suicide social. Il s’agit avant toute chose d’une soif de liberté, d’une nécessité presque vitale de suivre ses propres choix et ses propres désirs. Isabelle / Nomi se dit qu’il s’en est manqué de peu pour qu’elle moisisse dans sa geôle ou disparaisse comme d’autres. On peut aisément comprendre en la lisant que, pour elle, le reste de sa vie n’est que du bonus qu’elle se doit de vivre intensément.

Crédit photo : Photo P.I.©Flammarion

++ Totalement (dé)voilée, Nomi (avec Ambre Bartok), Paris, Éditions Pygmallion, 2017.