Capture d’écran 2017-07-12 à 18.25.56Vous n’avez pas remarqué ? Mais si, au début de la vidéo, quand les filles arrivent en escarpins, et à la fin, en fond, juste après l’EJACFA du mec qui baise en sandales… Oui, c’est bien ça : il y avait de la musique dans la scène que vous venez de regarder. Cette musique que l’on n’écoute que d’une main et d’une oreille et que l’on traite avec dédain : “la musique de film de cul”, interchangeable, anonyme, avec ses groove sales et ses saxos en promo. Mais si en fait, la vraie musique érotique et porno, c’était tout sauf ça ? Plongée dans les 9 grandes familles d'un sous-genre étonnant, foisonnant, et souvent bandant.

1. Le “porno chic” 70s
Aux Etats-Unis, l'année 1972 est selon le New York Times celle du « porno chic ». Pas le stylisme plouc du même nom, mais la tentative de faire fusionner cinéma X et cinéma traditionnel. Sortent alors coup sur coup Derrière la porte verte, The Devil in Miss Jones et surtout Deep Throat (Gorge Profonde en VF) de Gerard Damiano, premier film porno d'audience nationale aux Etats-Unis, encensé par Truman Capote ou Jack Nicholson. Une révolution musicale : il s'agit du premier film porno monté sur une musique et des effets sonore originaux spécialement composés pour l'occasion. Le score part dans tous les sens, sorte de John Barry poisseux croisé avec du Benny Hill. Un modèle du genre bien plus chic que les grosses fanfares jerk du redneck Russ Meyer, aussi lourdes que les nichons qui l'obsèdent (Mondo Topless ou la série des Vixens).


2. L'italo-érotica
Les Italiens ne sont pas que les rois de la drague et du crime organisé. Dans les années 60-70, ils furent aussi les champions des BO érotiques. Et elles intriguent encore aujourd'hui, bien qu'ayant subi l'épreuve du sampling dimitrifromparisien à la fin des années 90, et un peu trop nourri le revival easy-listening de la même époque. Elles méritaient mieux. Ainsi par exemple la trilogie comique et érotique scorée par Piero Umiliani : La Ragazza Fuori Strada (1971), La Ragazza Dalla Pelle Di Luna (1972), et Il Corpo (1974) ou Camille 2000 (1970). Même le maître Morricone s’y est essayé (Diabolik de Mario Bava en 1968 ou 10 ans après, Dedicato Al Mare Egeo). En se cassant aussi le dents avec une jolie BO pour le très villain Butterfly, nanar que ne sauve pas la jeune et jolie Pia Zadora.


3. Emmanuelle et ses ami(e)s
Dans les années 1970, au moment même où la France se déshonore avec sa variété, elle brille dans les BO de films interlopes. Avec en particulier Pierre Bachelet, auteur de la BO du film des Emmanuelle 1, 5, 7, ET de la série télévisée du même nom dans les années 1990. Pierrot donne aussi dans la BO érotiques, en particulier le score d'Histoire d'O., chef-d'oeuvre de cordes et de nappes synthétiques, ou le titre Motel Show, qui invente Daft Punk en 1978. Emmanuelle 2 et Bilits par Francis Lai et tous les spin-off d'Emmanuelle (notamment Emmanuelle Nera et Emmanuelle in America par Nico Fidenco) recèlent aussi mille trésors de discoïts déviants ou d'afrobite bancale. NB : c'est Gainsbourg qui avait été d'abord approché pour Emmanuelle, mais il avait refusé, ne sentant pas la mode venir - fait rare chez lui. Devant l'énorme succès de la série, il se rattrapera aussitôt avec le troisième du nom, Goodbye Emmanuelle et une rareté pour les snobs uniquement, la BO du film érotique Madame Claude en 1977, entre jazz-disco-funk instrumental et world music ratée.


4. La synth porn 80s
1982 : le film SF-porno Café Flesh est l’un des premier à oser poser de la pop sur un porno, loin des clichés porn grooves. C’est le début d’une décennie où les BO porno et érotiques toucheront à tous les style, et à tous les nouveaux synthés. Les “incest porn” de la série Taboo avec Kay Parker sont truffés d’arpégiateurs K2000, de groove à la ESG encore plus mal joué, et de ritournelles désespérées aux synthés désaccordés. Le porno gay se paye même son Jean-Michel Jarre, avec Patrick Cowley, dont les scores electro funk ahurissants d’audace ont été réunis sur la compile Muscle Up. C’est froid, c’est beau, ça n’a aucun rapport avec ce qu’on voit à l’écran : jamais sans doute le score porno n’a été aussi grand.


5. La tendance “Attention le sexe c’est sérieux”
Qui l’eut cru ? Certains réalisateurs de BO porno ou érotiques font le pari de la classe voire de la musique sérieuse. Pour Le Dernier Tango à Paris, Gato Barbieri écrit une parition de jazz sexophonique presque aussi mou que le beurre de la fameuse scène du beurre mou. Dans le même genre qui fait la gueule, la BO de L'Empire des Sens en 1976, fera le bonheur du groupe Air, avec ses harpes et instruments traditionnels japonais, mais ennuiera tous les autres. Beaucoup plus réussie, la musique délicate et inspirée d'Alden Shuman pour The Devil in Miss Jones de Gerard Damiano en 1973 : cordes, orgues et vibraphones lyriques, et surtout un thème mélodique superbe au piano, décliné tout le long du film.


6. La tendance expérimentale / IRCAM
Difficile à imaginer aujourd’hui mais de nombreux musiciens ont vu dans les scores porno un terrain d’expérimentations musicales. Ainsi les BO Body Love 1 & 2 en 1977, par Klaus Schülze, pionnier du Moog ambient : deux films ou personne n’est épilé, surtout pas Catherine Ringer (oui, elle même sous le nom de Lolita Da Nova), et où on baise sur des plages de synthés spatiaux de 22 minutes minimum. Citons aussi les tentatives de Jess Franco, avec le prog rock de Blue Phantom dans Sinner: Diary of a Nympomaniac ou le kraut porn Siegfried Schwab et Manfred Hübler pour Vampyros Lesbos. Il y a aussi le McGuffin de tout collectionneur de disque français : la BO entière du film érotico-hippie Le Mariage Collectif de Jean Pierre Mirouze de l’IRCAM, exhumée récemment par le label Born Bad. Le duo Matmos enfin tenta le coup au début de sa carrière, dans les porno gay Fisful Thinking ou Screw Hang (1998).


7. La french touche
Au moment ou Air et Daft inondent le monde, de nombreux musiciens français talentueux s’essayent dans leur ombre au score porno. John B. Root collabore souvent avec Charlie O, organiste et collaborateur de Katerine, Rubin Steiner, Peter Von Poehl ou Etienne de Crécy entre autres. Le réalisateur Jack Tyler travaille régulièrement avec The Girl Trouble Band, groupe électro-pop ou évolue notamment Tepr d'Abstrakt Keal Agram. A écouter en particulier : la BO de La Vierge et le Démon, pour sa musique synthético-roubaixienne bien sûr, et puis aussi un peu pour Tiffany Hopkins. Mais c’est surtout Eric Chédeville, connu pour avoir fondé en 1997 le label Crydamoure et le Knight Club avec Guy-Manuel de Homem-Christo, qui fut le compositeur le plus innovant et prolixe en France, en inventant quasiment le style “musique de film de cul” pour Marc Dorcel de 1986 à 1991 (lire notre interview ici).

8. Le hip-porn
En 2001, Snoop Dogg se dit qu'il doit y avoir un bon nombre de mâles frustrés par tous ces clips « champagne + pussy » où en fait on ne voit même pas le début d'un vrai bout de nichon. Coup marketing génial, il décide alors de produire Snoop Dogg's Doggystyle, film juxtaposant des clips avec des morceaux fonds de tiroirs, et des scènes porno explicites mettant en scène quelques stars du X black (Marcus, India). Le succès est énorme : Doggystyle devient la première vidéo porno classée dans les charts Billboard, et remporte l'AVN de la meilleure musique en 2002. Du coup de nombreux rappeurs lui emboîtent le pas (Too Short, Ice-T, Redman, Warren G) en sortant des vidéo porno où ils jouent les MC hardcore. Même Dorcel y est allé de son remake avec Rap integral en 2004 : 300 000 euros de budget, Oxmo Puccino à la BO, et une punchline surgay : “”Au plus profond du rap””.
t11082m5jh19. L’alt-porn
On imagine mal un porno qui s’intitule lui-même “alternatif” ou indie utiliser du lounge dégueu à la Andrew Blake ou des nappes diaphanes type X-art. Le réalisateur Richard Kern a ainsi travaillé avec la performeuse punk-porno Lydia Lunch ou collaboré avec Sonic Youth. La réalisatrice féministe Erika Lust choisit toujours soigneusement et intelligemment ses musiques, soit dans les librairies musicales soit via des compositeurs originaux. Eon McKai, dont le nom est un hommage au chanteur de Minor Threat et Fugazi, signe en licence des petits groupes plutôt qui fournissent leur musique libre de droits. L’influence gothique / punk / indus est par ailleurs notable dans toute l’esthétique Suicidegirls, ou chez Sasha Grey herself, membre d’un groupe de musique industrialo-porno : aTelecine.

Le visuel de Une est tiré de la pochette de la Sextape 2 par Drixxxé.