Du 24 au 29 octobre s’est déroulé à Berlin la 12ème édition de l’annuel Porn Film Festival qui, contrairement à ce que son nom indique, relève plus du festival de cinéma militant, indépendant, féministe, queer, inclusif que du festival de cul stricto sensu. Du cul il y a en a eu, rassurez-vous, mais pas que. Le PFF, c’est aussi l’occasion d’échanger, d’assister à des conférences, mais aussi de participer à des ateliers. Je me suis rendue à cette grand messe alternative berlinoise qui ne cesse de grossir à une époque où parallèlement à cela l’industrie du porno mainstream se meurt lentement.  

« - Dis-moi, c’est à quelle heure la projection ?

C’est à 20h, 20h15, 20H30.

Oui mais la projection de MON film, c’est quand ?

Ben… C’est les trois en fait. »

Arrivée en fanfare à Berlin pour présenter une de mes dernières réalisations « pornfem », et visiblement la liste d’attente est longue pour pouvoir assister à sa projection. Voilà déjà plusieurs jours que le festival est sold out. Dans le hall, des amis m’annoncent qu’eux non plus n’ont réussi à obtenir de billets. Et c’est comme ça pour toutes les projections, tous les jours. Quelques courageux attendent dans l’espoir de bénéficier des quelques désistements. Ce soir-là, trois salles vont projeter mon film car une seule ne suffisait pas. À une époque où 95% du porno se consomme la bite –ou la chatte- à la main sur interne et que le taux d’attention moyen sur les sites de streaming est de 9 minutes, au PFF de Berlin les spectateurs se précipitent en masse pour regarder tranquillement et collectivement du porno sur grand écran durant une heure et demi. Oui il existe encore un public qui prend le temps de regarder du porno et qui considère cela comme un produit culturel, n’en déplaise à certains.

Ce n’est pas la première fois que je me rends au PFF. Il y a douze ans déjà, j’avais participé à la toute première édition de ce festival. Nous n’étions à l’époque qu’une poignée de réalisatrices féministes et le rendez-vous était très confidentiel. Je me rappelle y avoir fait la connaissance d’Erika Lust qui venait de réaliser ses tous premiers courts-métrages et qui ignorait sans doute que dix ans plus tard elle deviendrait une des réalisatrices les plus célèbres de ce secteur. J’avais également rencontré la réalisatrice queer Shine Louise Houston, et il me semble que la française Émilie Jouvet présentait également un de ces films ou était dans les parages. Les pionnières américaines des années 80 telles que Candida Royalle et Annie Sprinkle nous avaient déblayé le chemin, mais il aura fallu réellement attendre cette deuxième vague du début des années 2000 pour relancer ce mouvement.

Il y a douze ans, on ne cessait de nous répéter que le porno féministe n’avait pas de public, que le concept était intéressant mais que cela n’excitait personne et surtout pas les femmes (comme si les femmes constituaient un groupe social homogène aux fantasmes identiques). Aujourd’hui encore on trouve quelques ânes bâtés improvisés journalistes spécialistes de la question pour nous expliquer que le porno féministe est une tarte à la crème, que ce n’est jamais que du porno soft avec de la romance et des ventilateurs dans les cheveux. Pourtant je peux vous assurer que ce qui a été projeté en salle durant une semaine à Berlin n’a rien à voir avec de la pub mièvre pour shampoing. Ni avec 50 Shades of Grey, d’ailleurs. La troisième vague de porno féministe, celle qui a grandi avec les outils numériques entre les mains, est bel est bien arrivée et elle ne plaisante pas. On pourrait résumer les quelques films que j’ai vus en une phrase :  du cul, du sang, de la chique et du mollard. Ça coule, ça crache, ça pleure de joie, ça mouille tellement que ça se noie dans ses propres fluides. Surtout ça se fout éperdument des rôles attribués traditionnellement à chacun, et c’est bien plus inclusif. C’est drôle aussi, c’est sincère, non-binaire et bien plus subversif. Je me suis sentie tout petite avec mon film quand j’ai vu que certaines de mes camarades allaient bien plus loin dans l’inclusivité en filmant, par exemple, des personnes non-valides.

Et puis les acteurs… Parlons-en un instant, voulez-vous ? À quelques exceptions près, l’industrie du X est championne pour recruter des performeurs parfois deux fois plus âgés que les actrices, souvent bien moins soignés au motif suivant « C’est pas eux que le spectateur regarde ». Sauf que, si, on les regarde et c’est parfois un peu tue-l’amour. Personnellement certains signes ostentatoires de plouquerie comme la chaîne au cou ou la gourmette au poignet me font redescendre direct même en pleine période d’ovulation. A contrario, cette scène alternative compte dans ses rangs de plus en plus d’acteurs, souvent bisexuels, parfois escorts et par conséquent sensibilisés aux questions de stigmatisation et de machisme (questions dont se foutent éperdument la plupart des acteurs hétéros du secteur mainstream). Parmi eux Parker Marx, Dante Dionys, Marcus Quillan… Que des performeurs qui baisent bien (en tout cas à l’écran) et qui sont plaisants à regarder.

Il y a quelques mois, nous nous remémorions avec Erika Lust toutes les fois où certaines personnes influentes de l’industrie du porn avaient essayé de nous mettre des bâtons dans les roues. Figurez-vous que depuis, bon nombre d’entre eux ont disparu de la circulation, mis la clé sous la porte, emportés par la crise de 2008, la chute du DVD et les ravages du piratage. Et nous… Nous sommes encore là, refusant encore et toujours de céder à la panique et de passer des accords avec les sites de streaming qui saignent le secteur. Non seulement nous sommes là mais nous sommes surtout de plus en plus nombreuses. Nous voyons se développer des festivals désireux de nous accueillir dans le monde entier pour exposer notre travail. Nous ne gagnons pas des fortunes mais nous avons notre public, à une époque où l’industrie du X ne s’est jamais aussi mal portée. Nous sommes la preuve que les seules productions qui n’ont pas encore disparu sont celles qui s’appliquent un minimum dans ce qu’elles font et qui le font par conviction.

Voici le venu le temps du renouveau. Le porno est mort, vive le porno.