1624455_3_3308_le-1er-bebe-eprouvette-francais-amandine_e4f901081ec17ba47586f00bba5ff1ddVous êtes nombreux à vous être étranglés en découvrant la Une de Charlie Hebdo accompagnée de son édito à charge contre la PMA. Non, effectivement, Charlie n’est pas très Charlie sur ce coup-là. Pour ceux qui seraient passés à côté de ce non-évènement, le rédacteur en chef Gérard Briard y signe un texte dans lequel il affirme, entre autres propos particulièrement dérangeants, que « la procréation n’est pas un droit mais une fonction biologique » et que, ma foi, ne pas avoir d’enfant n’est pas si grave, on peut s’en passer, niant au passage toute la souffrance psychologique des femmes dont le désir de grossesse ne sera jamais comblé. Oui, Gérard, on peut effectivement avoir une vie très épanouie sans passer par la case parentalité, mais uniquement si cela résulte d’un CHOIX. Et c’est parce que la parentalité doit être choisie que l’on a mis en place tout un tas de techniques pour contrôler cette « fonction biologique ». Genre la contraception, l’avortement, ouais je sais Gérard c’est ouf. La médecine ne fait pas que soigner des pathologies, elle permet aussi de planifier les grossesses.


Personnellement je n’ai pas été étonnée, non parce que des dessins et propos ambigus concernant la PMA avaient déjà été publiés dans les pages du journal, mais plutôt parce que cette prise de position n’est jamais que le symptôme d’un mal bien plus emmerdant : cette histoire de PMA est le point de jonction misogyne et / ou homophobe qui transcende les clivages gauche-droite. D’autres personnalités de gauche se sont clairement positionnées contre, tel que José Bové opposé à « la modification du vivant » et qui confond visiblement l’utérus avec des épis de maïs.

Dans sa tribune du 15 septembre pour le Figaro, François-Xavier Bellamy évoque, terrifié, la « fameuse frontière dont les progrès de la science ne cessent de nous rapprocher. Le transhumanisme. L'homme augmenté ». Nous serions en train de franchir « la ligne » rouge et de basculer dans un « monde où la médecine ne servirait plus à réparer les corps, mais à les mettre au service de nos rêves » et où « le donné naturel ne serait plus une limite, ni un modèle - où l'individu enfin émancipé des frontières ordinaires du vivant pourrait modeler sa vie, et celle des autres, à la mesure de son désir ». En utilisant les termes « transhumanisme » ou encore « Homme augmenté », François-Xavier Bellamy détourne sciemment des problématiques propres à des philosophes tel que Jean-Michel Besnier qui, lui, est plus du genre à citer Marcuse qu’à assister à la messe en latin de Port-Marly. Ainsi, des interrogations éthiques légitimes « de gauche » autour de la technologie se retrouvent récupérées par des mouvements réactionnaires. Et cette alliance douteuse est ancienne.

Une alliance vieille de 35 ans
Rappelez-vous, le 24 février 1982 naissait à l'hôpital Antoine-Béclère de Clamart Amandine, le premier « bébé-éprouvette », une première mondiale qui, d'un point de vue éthique, remettait complètement en question la dimension naturelle du processus de reproduction. Déjà à l’époque les débats pseudo-philosophiques florissaient tant à gauche qu’à droite ainsi que dans la sphère intellectuelle. Par exemple, Philippe Sollers publiait Femmes, événement littéraire de l'année 1983 dans lequel il appelait Amandine la « petite Jézutte française » née du néant, conçue dans une fiole, « bébée nouvelle, nouvelle Eve, Marie de l'immaculée conception ». Selon Sollers, tout cela n’était jamais que le résultat d'un gigantesque complot mondial féministe, d'un délire collectif, d'une « homosexualisation » de la population, qui visait à écarter l'homme ainsi que Dieu lui-même du processus de création du vivant. Grâce à la contraception, l'avortement, et l'insémination artificielle, les hommes allaient se retrouver réduits à l'état de « géniteurs bétails », d'étalons prêts pour la saillie. L’auteur hurlait au tri génétique, à l’eugénisme, contrôlé par les féministes vindicatives qui ne rêvaient que de prendre le phallus et d'instaurer un nouveau fascisme. Car au-delà de la figure d'un Dieu masculin, c'est celle du père qui était ébranlée et Sollers prophétisait de grands malheurs. En écartant Dieu, l'homme, et le père, du processus de création, c'est la société toute entière qui allait manquer de re-père. Les enfants allaient être élevés par des mères toutes puissantes et des hommes castrés. Bref, Amandine annonçait la fin des temps.


Pourtant 31 ans après, on apprenait par la presse qu’Amandine était enceinte de son premier enfant, prouvant ainsi que l’intrusion de la science dans la procréation ne perturbait en rien le modèle traditionnel familial. Amandine s’est mariée, n’a pas réduit d’homme à l’état de banque du sperme et se porte a priori plutôt bien. Tout comme se portent bien les enfants issus de PMA et qui ont deux mamans. Quant au biologiste Jacques Testart, « père scientifique » de la FIV qui avait participé à l’aventure de la naissance d’Amandine, il martèle aujourd’hui que ses travaux ne devraient être réservés qu’aux couples hétérosexuels stériles. C’est fou comme on peut devenir con en vieillissant.

Pendant ce temps, on attend toujours l’Apocalypse.