Vignette 50 nuances mélenchon V1

Comme la mode semble être à l’érotisme de pacotille, je crois utile d’évoquer un ouvrage sur lequel certains de mes camarades ont récemment attiré mon attention : Cinquante nuances de Grey. Avides de formules toutes faites, les Panurge des médias répètent en choeur qu’il s’agirait de «mommy porn». Une expression anglaise crétine qui sous-entend qu’il existerait un public de mères au foyer oisives avides de rêves humides tout prémâchés. Sûrement pas ma mère en tous cas ! Après sa durée journée de travail d’institutrice, il fallait encore qu’elle s’occupât de nous, ses petits, ce qui ne lui laissait que trop peu de temps pour s’imaginer des voluptés ou fourrager avec mon père, receveur des P et T.

Mais alors, de quoi s’agit-il dans ce best-seller nord-américain ? Voici résumé en peu de mot ce que je crois comprendre de son intrigue abracadabrantesque : une bonne fille timide, Anastasia Steele, doit interviewer l’homme d'affaires nord-américain Christian Grey, un banquier qui joue les importants et incarne les pires dérives du capitalisme financier de notre temps. Anastasia n’y va pas pas de gaîté de coeur mais ellle remplace son amie Kate qui ne peut y aller elle-même. Voyez ce que ces deux jeunes étudiantes sont acculées à faire : travailler pour financer leurs études, la faute à une dette étudiante dont personne ne parle jamais, imposée par trente ans d’orthodoxie libérale.

Mais avançons. Au contact de ce Monsieur Grey et de ses belles manières, Anastasia est bientôt victime de son habitus de classe... La malheureuse en vient à être séduite par cet homme veule qui ne cherche au fond rien d’autre qu’à l’exploiter par ses propositions iniques et phallocrates. «Je suis un dominant» clame-t-il à tout bout de champ en agitant sa flamberge !

Comprenez moi bien : chacun est libre de disposer de son corps pour autant qu’il n’abuse ni ne violente autrui. Deux siècles de combat pour les droits des femmes ont permis aujourd’hui qu’Ana et Kate puissent disposer de leur corps comme bon leur chante. Mais enfin : après avoir arboré un drapeau noir à la Commune de Paris, Louise Michel ne fut tout de même pas déportée en Nouvelle-Calédonie à la seule et unique fin que Madame Steele puisse se faire fouetter les nichons au martinet !

Quant aux dialogues, ils sont tous de la même eau :

«Pourquoi n'aimes-tu pas qu'on te touche ?
- Parce que je suis fait de cinquante nuances de salauds, Anastasia.»

Voyez comme les belles personnes parlent au peuple ! Il leur faut jouir sans entrave, et quand l’argent ne leur suffit plus, il leur faut pouvoir aussi disposer des corps des individus. Pendant l’intégralité du texte, ce sera tout pareil.

Mais le record d’infâmie est battu lorsque ce margoulin de Grey intime à la malheureuse de signer un contrat léonin et réactionnaire l’obligeant à toutes sortes de corvées extravagantes. Ici comme ailleurs, Marx avait raison ! Au mépris de toute conscience de classe, Ana croit en toute bonne foi obéir à ses désirs, alors qu’elle ne fait rien d’autre en vérité que se soumettre aux fantasmes de domination des puissants ! C’est eux qui devraient passer sous le joug des cravaches, bâillon-boules, et autres speculums médiévaux dont Monsieur Grey harasse la jeune fille. Cependant, Ana, je te conjure de me croire : je ne te juge ni t’accable. Écoute simplement Robespierre : «la vertu produit le bonheur comme le soleil la lumière», et consens donc, au moins un jour sur deux, à remettre un peu ta culotte !

L’essentiel, au fond, est ailleurs : derrière les balivernes petit-bourgeoises se cache le symptôme hideux du pourrissement culturel de notre temps ! Car l’impérialisme culturel nord-américain a depuis longtemps, on le sait, formulé le rêve d’une mondialisation du goût bien propice à faire grimper ses taux de profit. J’adjure que l’on réfléchisse collectivement aux ravages d’une littérature qui ne se lit que d’une main, l’autre menotée aux intérêts des puissances d’argent glorifiées à chaque page. Voilà le fond de l’affaire : Un banquier reste un banquier, quelle que soit son expertise dans le maniement des pinces à seins ou l’insertion des boules de pétanque !

Cependant, qu’on se s’imagine une seconde pas que ma dénonciation du succès de ce méchant livre s’enracine dans un mépris de la littérature dite «de gare». Mes mais vous le savez : je refuse en ce qui me concerne de hiérarchiser les genres d’expression et de création. J’ai lu Tintin, Pif le chien, et même S.A.S - Que Viva Guevara, et je revendique sans honte le rôle que cela a joué dans mon éducation.

C’est pourquoi j’achève en vous demandant d’écouter ceci : quand j’ai lu ce livre, il est possible que j’eusse une érection.