Vignette Ovidie

Certains rêveraient d'être à sa place, d'autres au contraire ne tiendraient pas la journée. Son job ? Regarder du porno, une tâche en réalité bien plus sérieuse qu'il n'y paraît. «A.» contrôle approximativement 200 films par mois destinés aux plateformes VOD. Il les scrute à la loupe afin de veiller au respect de la charte juridique et qualitative des différents diffuseurs. Quand il a été recruté, il a été prévenu que tous ses prédécesseurs avaient fini par péter les plombs. Pourtant jusqu'ici, sa santé mentale ne semble pas en péril. Enfin je crois.

Comment est-ce que tu fais pour regarder autant de porno sans jamais en être affecté ?
En fait, c'est un travail qui demande une concentration particulière. Tu regardes toute la journée des contenus censés doper ta libido et tu dois rester impartial. Tu ne peux pas te sentir trop concerné par ce qui défile sur ton écran si tu veux bien faire ton boulot, tu dois rester détaché. Il ne faut jamais perdre de vue que ton baromètre n'est pas ta propre excitation, mais les exigences du diffuseur. Heureusement je fais du visionnage pour d'autres contenus, ça me permet de m'aérer l'esprit. Mais cela fait des années que je fais ce travail et je ne m'en suis jamais senti perturbé. Ma libido n'en est affectée ni en bien ni en mal. Ça m'est déjà arrivé de trouver une fille jolie mais franchement, ça se compte sur les doigts d'une main.

Quels sont les contenus que tu refuses ?
Je dégage tout ce qui est trop dégradant ou violent. Je filtre tout ce que je n'estime pas moralement acceptable. Rien qu'aujourd'hui, j'ai refusé une scène où une nana se faisait étrangler et devenait toute rouge. J'en ai retiré une aussi où un mec écrasait la tête de l'actrice avec son pied. De même, si je vois que l'actrice fait la gueule, qu'il y a un truc qui cloche, je dégage de suite. Je repère au premier coup d'œil si durant une scène une nana est consentante ou non. Et encore, vu que les ayant-droits savent qu'on refuse ce genre de trucs, je pense qu'on ne voit qu'une infime partie de ce qui se fait dans le genre.

Concrètement, qu'est-ce que tu reçois comme contenu ?
Si on fait exception de la France, ce qu'on reçoit provient majoritairement des États-Unis et de Budapest. La seule différence c'est l'accent, parce qu'en termes de représentations, c'est peu ou prou la même chose. Même moi parfois je me trompe, les contenus sont les mêmes. Les physiques sont un peu différents, mais finalement pas tant que ça, c'est là où on voit qu'on s'américanise beaucoup. L'une des obsessions des Américains, c'est l'inceste, les histoires de famille. On reçoit pas mal de mises en scène avec des «step dads» (beaux-pères) et des «step moms» (belles-mères). Le grand drame des Américains, c'est qu'ils ne font preuve d'aucune créativité. Ça ne veut pas dire qu'ils n'ont pas de niches intéressantes, mais ils les exploitent mal. Ca reste toujours très cloisonné, c'est toujours les mêmes représentations - un homme dominant, une nana soumise avec des gros seins ou des grosses fesses. Soit c'est une milf «très milf» soit c'est une teen «très teen», t'as pas de juste milieu. Du côté des films scénarisés, on reçoit parfois quelques parodies, des polars assez mal foutus, ou alors des histoires de couples qui se cocufient. À une époque, les Américains avaient encore pas mal de budget par rapport aux Européens, mais maintenant ils sont fauchés et ça se voit à l'image. C'est toujours filmé dans une maison lambda, des plans extérieurs autour d'une piscine, trois ou quatre acteurs, un peu de comédie, une musique kitsch... Il n'y a presque plus de grosses productions, en tout cas moi je n'en ai pas reçu depuis très longtemps. En fait aujourd'hui, la motivation des producteurs, c'est uniquement faire du contenu, des scènes interchangeables sans surprise ni nouveauté.

 «Marc Dorcel marche très bien parce que les spectateurs savent exactement ce qu'ils vont y trouver : initiation d'une jeune femme, fellation, sodomie, bourgeoisie, libertinage...»

Quid des productions françaises ? On m'a toujours dit que le contenu américain fonctionnait moyennement en France...
C'est vrai que notre public préfère quand même le Made in France, le franchouillard. L'amateur fonctionne très bien, les spectateurs aiment le côté accessible. Par exemple, les vieilles vidéos de Laetitia cartonnent toujours. Beaucoup préfèrent encore une actrice des années 90 à une actrice américaine qui va crier «oh my God» dès qu'on l'effleure. Marc Dorcel marche également très bien parce que les spectateurs savent exactement ce qu'ils vont y trouver : initiation d'une jeune femme, fellation, sodomie, bourgeoisie, libertinage... C'est une recette qui fonctionne. Au moins, ça ne dégénère jamais, et de notre point de vue, ils sont sérieux. 

Ça existe encore le porno dit «libertin» ?
On reçoit parfois des reportages sur le milieu échangiste. Même si t'aimes pas le porno, t'es obligé d'être subjugué par ce que tu regardes : c'est une sexualité de beauf. Tu pourrais croire que c'est plus réaliste mais en fait, c'est une régurgitation des codes du porno. T'as tous les mecs qui t'expliquent face à la caméra que leurs bonnes femmes sont libres de faire ce qu'elles veulent : c'est faux ! Il n'y a pas de liberté dans tout ça, c'est pas vrai, en tout cas de ce que j'en observe. On voit que de toute façon, ça se passe toujours dans un cadre hétéro où les femmes sont toujours l'attrait le plus important, pas les hommes. On leur demande d'être sexy en petite tenue, d'être soignées, et à côté, t'as leurs maris qui traînent leur gros bide. Mais les plus drôles sont ceux qui rêvent de reconstituer la scène d'Eyes Wide Shut ! Déjà, Eyes Wide Shut, à la base c'est un film libertin fait par un réalisateur de 70 ans qui va crever. Donc tous les codes les plus grotesques du libertinage y sont évoqués. Et comme le film est tout de même extrêmement bien réalisé, ça a donné naissance à toute une flopée d'échangistes inspirés par Kubrick et c'est horrible. 

Est-ce que tu as l'impression que les studios mainstream essaient de draguer un public féminin ?
C'est vrai qu'on voit arriver parfois de pâles copies du porno féministe. Ça reste exceptionnel mais on sent qu'ils sont à la recherche d'une nouvelle audience. On voit des éditeurs hétéro classiques être tentés d'empiéter sur le territoire du porno queer. En général, c'est complètement foireux. Genre deux actrices pas très jolies, habillées sportswear avec des lunettes triple-foyer, qui vont s'asseoir au bord d'un lit pour avoir une conversation de merde, et dès qu'elles se mettent à baiser, tu vois qu'elles font les ciseaux et que c'est bidon. Si tu as déjà vu du vrai porno queer, tu remarques tout de suite que ça ne tient pas la route.

Tous tes prédécesseurs ont fini par craquer. Toi, pas du tout, c'est comme si tu te déconnectais. D'ailleurs, cela fait des années qu'on se connaît et je ne t'avais jamais vraiment posé de questions auparavant... Je ne t'ai jamais vraiment entendu te plaindre non plus.
En fait parfois je m'ennuie, mais finalement pas plus que dans n'importe quel travail. De temps en temps je pique des fous rires, surtout avec les doublages des vieux films qui sont généralement exceptionnels. Mais quand je rentre chez moi, j'oublie complètement ce que j'ai vu durant la journée. Il y a peut-être des mecs qui ne penseraient qu'à baiser ; moi, je ne me sens même pas concerné.